Étonnement, je ne parvins à distinguer que ses yeux, bien qu’ils fussent cachés derrière d’épais verres à double foyer. Des yeux peu communs, presque effrayants, je dois dire : grands ouverts, globuleux et, c’est ce qui m’intrigua le plus, dont je ne parvins pas à déchiffrer l’expression, moi, pourtant experte en lecture des âmes.
C’est sans doute cet élément qui me poussa à faire demi-tour et à repasser devant lui une nouvelle fois. Ne souhaitant pas lui paraître timbrée, je tentais de varier mes va-et-vient dans la rue, alternants zigzags et lignes droites.
Lui m’observait toujours, calmement, insensible au charivari de mes talons contre les pavés. Alors, cessant mes gestes inutiles, je m’appuyai contre le mur à ses côtés, regardant fixement le lampadaire d’en face. Je sentais son regard interloqué sur moi, mais je ne réagissais pas.
Je l’imaginai tenter de lutter tant bien que mal pour empêcher son regard de dévier sur mes seins à demi-découverts ou de glisser sur mes jambes nues, galbées par quinze centimètres de talon.
«Que me voulez-vous ? »
Sa voix était rauque, virile. Il s’exprimait plutôt bien, comme ces personnes qui s’enlivrent chaque soir au pied d’une cheminée.
Je me tournai vers lui, un sourire aguicheur aux lèvres, triturant mes cheveux.
« Rien de particulier. Et vous, me voulez-vous ? »
Ma question le surprit. Il ne répondit rien, ignorant mes fariboles et j’en profitai pour observer son visage à tire-larigot. Il n’était pas plus beau de près. Sa peau était sale, en mauvais état, pleine d’imperfections et de cicatrices. Il gardait une petite moustache hideuse et ridicule, qui semblait vouloir monter se cacher dans son énorme nez. Ses sourcils, bien que camouflés par ses montures de lunettes, semblaient broussailleux, implantés n’importe comment sur son arcade : un véritable tohu-bohu de poils
Décidément, ce type-là n’avait pas été gâté.
« Vous me plaisez, lui disais-je.
– Vraiment ? »
Il n’y avait aucune émotion dans la voix. Il ne semblait pas content de cette annonce inattendue. Ni même curieux. Il se recula simplement, et m’observa avec mépris, de haut en bas :
« Vous n’êtes pas très jolie, pour une prostituée.»
J’ouvris grand les yeux, sous le choc. C’était la première fois qu’un homme — laid, qui plus est — me rabrouait de cette façon. Sans un mot l’hurluberlu quitta le mur et partit, me laissant plus seule que jamais.
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