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Paranoïa

          Je pense qu’elle va m’embrasser, et je suis impatient de lui susurrer que j’ai envie d’elle, encore. Je nous vois déjà nous diriger vers la chambre, succombant à l’envie irrépressible de nos corps brûlants de désir.
          Elle se triture les mains devant son ventre avec gêne pendant quelques secondes. Son air grave efface toutes mes illusions, et je me contente d’attendre, par lâcheté. Puis, elle me regarde et parle lentement, comme on parle à un enfant un peu stupide ou à une personne âgée.
            « Jean. Il faut que je te dise… »
           Je ne prends pas la peine de la laisser finir, frappé d’une révélation. Comment n’ai-je pas pu voir son ventre qui se dessine sous ses vêtements moulants ?
             « Écoute, je sais. J’ai compris. Et cela ne me dérange pas. Ça va. Je te prom… »
             Elle n’attend pas que je finisse mon discours inutile et creux et me fixe, très sérieuse :
             « Vraiment ?
            – Oui. »
         Elle se détend immédiatement. Mon espoir de faire l’amour me submerge de nouveau devant le sourire ravageur qu’elle affiche maintenant, insolente et aguicheuse.
Je m’approche d’elle, tentant de prendre un air sensuel. Mes bras se referment sur du vide. Elle s’est reculée, un air dégouté sur le visage. Hébété, je reste les bras ballants, ne sachant quoi en faire.
            « Je te quitte, Jean. »
            Ses mots restent en suspens quelques instants dans l’air. Je veux ouvrir la bouche, sans savoir ce que je souhaite dire, quand je me rends compte qu’elle est déjà grande ouverte – depuis un bon moment, sans doute. Je suis ridicule.
              De toute façon, elle ne semble pas vouloir savoir ce que j’ai à dire : déjà, elle s’enfuit. La dernière chose que je vois d’elle sont ses fesses, admirablement moulées et attirantes dans sa petite robe rouge.
          « Alors, tu n’es même pas enceinte ? »
 
          Depuis cet instant, je suis resté dans notre appartement, dans l’espoir qu’elle revienne et m’assure que ce n’était qu’une blague, un « poisson d’avril » malvenu. J’ai attendu toute la journée, le regard fixé sur la porte. Ce n’est que quand la lumière du soleil s’est estompée que j’ai compris qu’elle ne reviendrait plus.
            Ma femme m’a quitté. Ce matin.
          Je suis tenté de me laisser abattre, de m’allonger en position fœtale sur le sol et d’attendre de me noyer dans mes larmes. Néanmoins, le peu de fierté qu’il me reste me retient et je décide de me changer les idées en sortant.
          Autour de moi, le noir des rues me rassure, camoufle ma honte. Cette femme, c’était la seule chose que j’avais réussie. Ma fierté, en quelque sorte.
           On me demandait souvent ce qu’un « canon pareil » pouvait faire avec un « type comme moi ». J’y étais tellement habitué que cela ne me vexait plus, et je répondais en souriant, fixant mon bas-ventre :
          « Ça. »
          La vérité, c’est que moi-même je ne l’ai jamais su.
 
          Sans que je le souhaite – consciemment du moins –, mes pas me mènent chez Joe, mon meilleur ami depuis l’enfance. Immédiatement, je grimpe les quelques marches qui mènent à son appartement. Peut-être pourrons-nous regarder quelques vidéos pornos, comme au bon vieux temps. Rien de tel pour se remonter le moral.
         Comme d’habitude, je ne frappe pas. Depuis qu’il est célibataire, sa maison est devenue mienne. Mais étrangement, l’atmosphère est différente, aujourd’hui. Ce n’est pas l’odeur renfermée de vieux garçon frustré, qui passe ses journées sur son canapé à mater de vieux films. Non, cela sent l’homme amoureux… et le sexe.
            « Joe, vieux frère ? »
         Même à moi, ma voix me paraît mal assurée et hésitante – hideuse, même. Heureusement, Joe apparaît dans le salon, et je me sens immédiatement rassuré : il est toujours tel que je le connais. Mal coiffé, le regard hagard, puant la transpiration et sans petite-amie accrochée à son bras.
            Immédiatement, à ma vue, un sourire envahit son visage émacié et il vient me serrer contre lui. Ce contact, quelque peu inhabituel, me surprend et me donne envie de pleurer. Heureusement, Joe ne remarque rien et ma fierté reste sauve. Pour le moment, du moins.
            Très vite, il m’entraîne dans la cuisine et nous buvons une bière, puis deux… C’est à partir de ce moment que je cesse de compter, en réalité. Tout devient flou, et j’ai du mal à suivre notre conversation. Je me souviens seulement de lui avoir dit, sans préambule :
             « Joe… Elle m’a quitté, cette chienne. Comme ça. »
             Et j’ai mimé bêtement un mélange de pet et de coup de vent dans l’air pour illustrer mon propos.
           Je n’ai pas su déchiffrer son expression. Il a simplement secoué la tête, sans doute pour compatir.              Puis, soudain, il s’est levé et est retourné au salon. Je n’ai pas bien compris ce qu’il faisait : il a pris un truc sur la petite table, une sorte de chiffon peut-être, et il l’a apporté dans sa chambre en pestant.
            Puis, il est revenu et, en me souriant, il m’a pris par l’épaule pour m’entraîner devant la télévision.
            La soirée commençait enfin.
 
         Je sors de chez Joe. Le vent matinal dissipe le reste de brume qui m’engourdit et je peux enfin réfléchir.
          C’est alors que je revois le rouge vif du chiffon. Rouge, comme la robe que ma femme portait ce matin. Joe et ma femme. Mon meilleur ami qui se tape ma femme, peut-être en ce moment. Mon meilleur ami qui ose toucher ma femme.
          Il ne me faut que quelques minutes pour rebrousser chemin. À nouveau, je pousse la porte et entre dans l’appartement. Immédiatement, il me semble sentir son parfum, entendre ses gémissements de jouissance. Furieux, je traverse le salon et ouvre brusquement la porte de la chambre, allumant la lumière d’un même geste.
          Le regard de Joe me fait immédiatement comprendre mon erreur : certes, il n’est pas seul. Mais ce n'est pas ma femme.

 

© Gwénaëlle Collin, All Rights Reserved

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