• Paranoïa

    Paranoïa

    Source image

     

            Ma femme m’a quitté ce matin.
              Je ne sais pas vraiment comment c’est arrivé.
              Tout ce que je sais, c’est qu’elle est partie.
     
               Elle s’est approchée de moi, dans sa petite robe rouge, très courte, qui laisse apparaître ses jambes élancées et le haut bombé de ses seins. Elle est magnifique, comme toujours.

              Je pense qu’elle va m’embrasser, et je suis impatient de lui susurrer que j’ai envie d’elle, encore. Je nous vois déjà nous diriger vers la chambre, succombant à l’envie irrépressible de nos corps brûlants de désir.
              Elle se triture les mains devant son ventre avec gêne pendant quelques secondes. Son air grave efface toutes mes illusions, et je me contente d’attendre, par lâcheté. Puis, elle me regarde et parle lentement, comme on parle à un enfant un peu stupide ou à une personne âgée.
                « Jean. Il faut que je te dise… »
               Je ne prends pas la peine de la laisser finir, frappé d’une révélation. Comment n’ai-je pas pu voir son ventre qui se dessine sous ses vêtements moulants ?
                 « Écoute, je sais. J’ai compris. Et cela ne me dérange pas. Ça va. Je te prom… »
                 Elle n’attend pas que je finisse mon discours inutile et creux et me fixe, très sérieuse :
                 « Vraiment ?
                – Oui. »
             Elle se détend immédiatement. Mon espoir de faire l’amour me submerge de nouveau devant le sourire ravageur qu’elle affiche maintenant, insolente et aguicheuse.
    Je m’approche d’elle, tentant de prendre un air sensuel. Mes bras se referment sur du vide. Elle s’est reculée, un air dégouté sur le visage. Hébété, je reste les bras ballants, ne sachant quoi en faire.
                « Je te quitte, Jean. »
                Ses mots restent en suspens quelques instants dans l’air. Je veux ouvrir la bouche, sans savoir ce que je souhaite dire, quand je me rends compte qu’elle est déjà grande ouverte – depuis un bon moment, sans doute. Je suis ridicule.
                  De toute façon, elle ne semble pas vouloir savoir ce que j’ai à dire : déjà, elle s’enfuit. La dernière chose que je vois d’elle sont ses fesses, admirablement moulées et attirantes dans sa petite robe rouge.
              « Alors, tu n’es même pas enceinte ? »
     
              Depuis cet instant, je suis resté dans notre appartement, dans l’espoir qu’elle revienne et m’assure que ce n’était qu’une blague, un « poisson d’avril » malvenu. J’ai attendu toute la journée, le regard fixé sur la porte. Ce n’est que quand la lumière du soleil s’est estompée que j’ai compris qu’elle ne reviendrait plus.
                Ma femme m’a quitté. Ce matin.
              Je suis tenté de me laisser abattre, de m’allonger en position fœtale sur le sol et d’attendre de me noyer dans mes larmes. Néanmoins, le peu de fierté qu’il me reste me retient et je décide de me changer les idées en sortant.
              Autour de moi, le noir des rues me rassure, camoufle ma honte. Cette femme, c’était la seule chose que j’avais réussie. Ma fierté, en quelque sorte.
               On me demandait souvent ce qu’un « canon pareil » pouvait faire avec un « type comme moi ». J’y étais tellement habitué que cela ne me vexait plus, et je répondais en souriant, fixant mon bas-ventre :
              « Ça. »
              La vérité, c’est que moi-même je ne l’ai jamais su.
     
              Sans que je le souhaite – consciemment du moins –, mes pas me mènent chez Joe, mon meilleur ami depuis l’enfance. Immédiatement, je grimpe les quelques marches qui mènent à son appartement. Peut-être pourrons-nous regarder quelques vidéos pornos, comme au bon vieux temps. Rien de tel pour se remonter le moral.
             Comme d’habitude, je ne frappe pas. Depuis qu’il est célibataire, sa maison est devenue mienne. Mais étrangement, l’atmosphère est différente, aujourd’hui. Ce n’est pas l’odeur renfermée de vieux garçon frustré, qui passe ses journées sur son canapé à mater de vieux films. Non, cela sent l’homme amoureux… et le sexe.
                « Joe, vieux frère ? »
             Même à moi, ma voix me paraît mal assurée et hésitante – hideuse, même. Heureusement, Joe apparaît dans le salon, et je me sens immédiatement rassuré : il est toujours tel que je le connais. Mal coiffé, le regard hagard, puant la transpiration et sans petite-amie accrochée à son bras.
                Immédiatement, à ma vue, un sourire envahit son visage émacié et il vient me serrer contre lui. Ce contact, quelque peu inhabituel, me surprend et me donne envie de pleurer. Heureusement, Joe ne remarque rien et ma fierté reste sauve. Pour le moment, du moins.
                Très vite, il m’entraîne dans la cuisine et nous buvons une bière, puis deux… C’est à partir de ce moment que je cesse de compter, en réalité. Tout devient flou, et j’ai du mal à suivre notre conversation. Je me souviens seulement de lui avoir dit, sans préambule :
                 « Joe… Elle m’a quitté, cette chienne. Comme ça. »
                 Et j’ai mimé bêtement un mélange de pet et de coup de vent dans l’air pour illustrer mon propos.
               Je n’ai pas su déchiffrer son expression. Il a simplement secoué la tête, sans doute pour compatir.              Puis, soudain, il s’est levé et est retourné au salon. Je n’ai pas bien compris ce qu’il faisait : il a pris un truc sur la petite table, une sorte de chiffon peut-être, et il l’a apporté dans sa chambre en pestant.
                Puis, il est revenu et, en me souriant, il m’a pris par l’épaule pour m’entraîner devant la télévision.
                La soirée commençait enfin.
     
             Je sors de chez Joe. Le vent matinal dissipe le reste de brume qui m’engourdit et je peux enfin réfléchir.
              C’est alors que je revois le rouge vif du chiffon. Rouge, comme la robe que ma femme portait ce matin. Joe et ma femme. Mon meilleur ami qui se tape ma femme, peut-être en ce moment. Mon meilleur ami qui ose toucher ma femme.
              Il ne me faut que quelques minutes pour rebrousser chemin. À nouveau, je pousse la porte et entre dans l’appartement. Immédiatement, il me semble sentir son parfum, entendre ses gémissements de jouissance. Furieux, je traverse le salon et ouvre brusquement la porte de la chambre, allumant la lumière d’un même geste.
              Le regard de Joe me fait immédiatement comprendre mon erreur : certes, il n’est pas seul. Mais ce n'est pas ma femme.

     

    © Gwénaëlle Collin, All Rights Reserved

    « "Amour impossible ?", Une IndofanLa grammaire est une chanson douce, Erik Orsenna »

    Tags Tags : , ,
  • Commentaires

    13
    Lundi 25 Mai 2015 à 17:03

    De rien miss ;)

    12
    Lundi 25 Mai 2015 à 11:07

    Ah mais oui, je me suis tellement amusée sur ce texte ! C'est un peu ce que je préfère, parce que sinon c'est vrai que globalement, mes personnages ont tous des "traits" qui proviennent de moi-même. Celui-là, c'est une pure invention, et j'avoue m'être bien amusée :)

    Merci de ta visite, Anaé ! :)

    11
    Dimanche 24 Mai 2015 à 23:33

    Coucou, bien écrit comme tout ce que j'ai lu, je ne pensais pas que tu écrivais ce genre de choses, c'est assez inattendu ! Je ne sais pas pour toi, mais ça m'amuse beaucoup de me mettre aussi dans la tête de personnages complètement différents de moi !

    10
    Mardi 25 Novembre 2014 à 17:53

    J'ai lu quelques uns de tes textes, et ils sont vraiment bien écrit! J'aime bien la fin de celui ci. Inattendue.

    9
    Samedi 2 Août 2014 à 19:43

    J'avoue m'être beaucoup amusée en écrivant cette nouvelle. C'était la première fois que je choisissais un personnage vulgaire, et aussi glauque. Mais j'avoue m'être attachée à lui, finalement. En tout cas merci beaucoup pour ton avis, ça fait plaisir ! Et n'hésite pas à lire le reste :)

    Je passerai faire un tour :)

    8
    Samedi 2 Août 2014 à 19:35

    Franchement, je dis un grand bravo ! C'est juste génial ! J'ai adoré la manière dont tu écris, le rebondissement final, le langage légèrement familier du narrateur,... C'était super ! Continue !

    J'écris également des textes et des histoires mais je ne poste pas tous sur mon blog. 

    7
    Mercredi 30 Juillet 2014 à 16:35

    Merci de ton passage !  Et effectivement, l'option où le meilleur ami couche avec sa femme est très prévisible... et tellement classique !

    A bientôt, j'espère :)

    6
    Samedi 26 Juillet 2014 à 19:04

    J'aime beaucoup, tu écris très bien. Au début j'allais sortir "c'est trop prévisible" mais je ne m'attendais pas du tout à cette fin. Bonne continuation pour tes écrits !

    5
    Mardi 8 Juillet 2014 à 23:05

    La fin, je l'ai beaucoup modifiée, recoupée.... et effectivement il ruminait bien plus avant. J'avoue avoir un peu de mal à amener la chute sur cette nouvelle... et ça se voit apparemment =) Comme quoi ! Je retravaillerais ça un jour, à tête reposée, quand l'envie m'en prendra :)

    Merci beaucoup pour tes remarques très constructives Liloub ;)

    4
    Mardi 8 Juillet 2014 à 23:00

    J'aime beaucoup l'histoire, le style et le concept ! Le langage familier du narrateur et son aisance à parler des formes de sa femme m'ont beaucoup plu. En revanche, la chute aurait pu être plus frappante. Pour augmenter le malaise du héros lorsqu'il se rend compte de son erreur, tu aurais pu passer davantage de temps à le faire ruminer ses pensées, à le faire penser du mal de son ami. Du coup, on se dit en lisant a dernière phrase : "ouaw, ce mec n'a vraiment confiance en personne ! C'est dingue ! " Par contre, j'ai beaucoup aimé l'intégration du thème demandé dans l'histoire. Bravo pour cette nouvelle ! :D

    Liloub ;)

    3
    Vendredi 4 Juillet 2014 à 11:31

    Merci beaucoup à vous deux !

    2
    Vendredi 4 Juillet 2014 à 10:32

    Je suis d'accord! C'est très bien écrit *w*

    Et la chute est très bien faite! ^^

    1
    Jeudi 3 Juillet 2014 à 21:12

    C'est vraiment bien écrit. Bravo!

    Bises

    Jolana

     

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :