• Entrevue nocturne

               Je l’aperçu au détour d’une rue malfamée et glauque. Je m’attendais à ce qu’il soit l’un de ses drogués qui pensaient ambiancer la ville et squattaient parfois ici. Néanmoins, lui ne semblait pas être de cet acabit. Ouf !

               Je passai devant lui une première fois, l’analysant furtivement. Serait-il ma proie ce soir ?

     

    Étonnement, je ne parvins à distinguer que ses yeux, bien qu’ils fussent cachés derrière d’épais verres à double foyer. Des yeux peu communs, presque effrayants, je dois dire : grands ouverts, globuleux et, c’est ce qui m’intrigua le plus, dont je ne parvins pas à déchiffrer l’expression, moi, pourtant experte en lecture des âmes.

    C’est sans doute cet élément qui me poussa à faire demi-tour et à repasser devant lui une nouvelle fois. Ne souhaitant pas lui paraître timbrée, je tentais de varier mes va-et-vient dans la rue, alternants zigzags et lignes droites.

    Lui m’observait toujours, calmement, insensible au charivari de mes talons contre les pavés. Alors, cessant mes gestes inutiles, je m’appuyai contre le mur à ses côtés, regardant fixement le lampadaire d’en face. Je sentais son regard interloqué sur moi, mais je ne réagissais pas.

    Je l’imaginai tenter de lutter tant bien que mal pour empêcher son regard de dévier sur mes seins à demi-découverts ou de glisser sur mes jambes nues, galbées par quinze centimètres de talon.

    «Que me voulez-vous ? »

    Sa voix était rauque, virile. Il s’exprimait plutôt bien, comme ces personnes qui s’enlivrent chaque soir au pied d’une cheminée.

    Je me tournai vers lui, un sourire aguicheur aux lèvres, triturant mes cheveux.

    « Rien de particulier. Et vous, me voulez-vous ? »

     Ma question le surprit. Il ne répondit rien, ignorant mes fariboles et j’en profitai pour observer son visage à tire-larigot. Il n’était pas plus beau de près. Sa peau était sale, en mauvais état, pleine d’imperfections et de cicatrices. Il gardait une petite moustache hideuse et ridicule, qui semblait vouloir monter se cacher dans son énorme nez. Ses sourcils, bien que camouflés par ses montures de lunettes, semblaient broussailleux, implantés n’importe comment sur son arcade : un véritable tohu-bohu de poils

    Décidément, ce type-là n’avait pas été gâté.

                « Vous me plaisez, lui disais-je.

                – Vraiment ? »

                Il n’y avait aucune émotion dans la voix. Il ne semblait pas content de cette annonce inattendue. Ni même curieux. Il se recula simplement, et m’observa avec mépris, de haut en bas :

                « Vous n’êtes pas très jolie, pour une prostituée.»

                J’ouvris grand les yeux, sous le choc. C’était la première fois qu’un homme — laid, qui plus est — me rabrouait de cette façon. Sans un mot l’hurluberlu quitta le mur et partit, me laissant plus seule que jamais.

     

     

    © Gwénaëlle Collin, All Rights Reserved

    La Renaissance »

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  • Commentaires

    19
    Mercredi 27 Août 2014 à 23:34

    Merci beaucoup d'avoir laissé ton avis, Elloctan

    18
    Mercredi 27 Août 2014 à 17:37

    J'adore! C'est frais, nocturne, inattendu. En fait j'aime particulièrement lire tout ce qui porte un regard enjoué et plein d'intérêt sur le ''laid'', le ''repoussant'', voire juste l'inhabituel! Bravo je suis fan happy

    17
    Samedi 16 Août 2014 à 20:11
    De rien :)
    16
    Samedi 16 Août 2014 à 18:08

    Merci :)

    15
    Samedi 16 Août 2014 à 14:24

    J'ai bien aimé ton texte. :) 

    14
    Mardi 5 Août 2014 à 00:44

    Merci beaucoup, une fois encore.

    13
    Willikonjin
    Lundi 4 Août 2014 à 22:38

    Texte intriguant, et réussi! Bravo à toi. Une fin magistrale, qui attise la curiosité sur les personnages.

    12
    Mercredi 30 Juillet 2014 à 19:41

    J'ai pas forcément de pitié pour elle non plus :D

    Merci beaucoup de ton avis, et de ton passage ici :)

    A bientôt

    11
    Mercredi 30 Juillet 2014 à 19:26

    Mouhahaha, c'est bien fait pour elle (oui, je sais que je n'ai pas de cœur). Joli texte, je t'admire pour avoir réussi à caser tous ces mots sortis de nul part dedans. C'est frais et divertissant, j'accroche ^^ En tous cas, la fin m'a bien fait marrer x)

    10
    Lundi 7 Juillet 2014 à 19:06

    Merci beaucoup, c'est très gentil :$

    9
    Lundi 7 Juillet 2014 à 19:04

    Texte intriguant, sur cette personne aux "yeux globuleux" ;) Il y a eu du suspens, de la peur et j'en passe

    Bravo!! C'est super bien écrit. Je suis impressionné!

    8
    Mardi 1er Juillet 2014 à 19:15

    Merci bien :)

    Je ne les connaissais pas tous non plus, j'avoue :(

    N'hésite pas à aller lire mes autres textes :) 

    7
    Mardi 1er Juillet 2014 à 18:42

    J'ai vraiment bien aimé ton texte, je te félicite pour avoir réussi à placer les dix mots ! (il y en avait certain que je ne connaissais pas...) La fin a réussit à me faire rie ^^

    J'espère que tu vas continuer à écrire.

    6
    Jeudi 26 Juin 2014 à 21:44

    Merci beaucoup d'être passé, et merci de ton commentaire :)

    5
    Jeudi 26 Juin 2014 à 20:18

    Voilà un texte étonnant, bien écrit! J'aime bien.

    Merci de ton passage!

    Amicalement.

    Catiminy/ Jolana

    4
    Mercredi 25 Juin 2014 à 13:51

    C'est à double tranchant, soit ça inspire, soit ça inspire pas, c'est sûr !

    Mais j'ai pas mal travaillé ce texte, la base était vraiment pas terrible...

    Merci de ton commentaire en tout cas :D

    3
    Mercredi 25 Juin 2014 à 13:48

    Pas facile d'écrire un texte avec des mots imposés (j'en sais quelque chose).

    Bravo en tout cas parce que c'est réussi

    2
    Vendredi 20 Juin 2014 à 22:38

    Merci beaucoup ! :)

    1
    Vendredi 20 Juin 2014 à 22:37

    C'est très réussi, bravo ! J'aime bien la description de l'homme, avec le "tohu-bohu de poils", c'est bien trouvé !

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